Quatrième dimanche de Carême (A)

Didier Croonenberghs



Vous avez peut-être déjà entendu parler du livre « La disparition ».
Un ouvrage de 300 pages tout à fait quelconque à première vue.
Un bouquin indigeste… surtout quand on connaît sa principale clé de lecture.  
Son génial auteur, Georges Perec, l’a écrit sans jamais utiliser la lettre « e ».


Je vous en lis un petit extrait :

« Minuit vingt, il n'arrivait toujours pas à dormir.  Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, s'appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l'ouvrit, il lut; mais il n'y saisissait qu'un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification. Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo; il mouilla un gant qu'il passa sur son front, sur son cou. Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg. Un carillon, plus lourd qu'un glas, plus sourd qu'un tocsin, plus profond qu'un bourdon, non loin, sonna trois coups. »

Tout cela, sans la lettre « e ». Le plus amusant, ce sont les critiques littéraires qui, ignorant la clé pour comprendre le livre, avaient présenté ce bouquin à sa sortie comme un livre tout à fait quelconque. Au contraire, lorsqu’on connaît sa clé de lecture, on ne voit qu’une seule chose : son défaut, ce qui lui manque, la lettre « e ».

Il en va de la lecture de ce livre… un peu comme de la lecture de nos vies. Bien souvent, nous nous focalisons seulement sur ce qui nous manque, sur nos défauts, sur ce dont nous n’arrivons pas faire le deuil. Nous voyons ce que nous n’avons pas plutôt que de regarder ce que nous avons. Et bien plus, il est des choses qu’il ne convient pas d’expliquer ou de justifier comme les pharisiens essaient de le faire dans l’Évangile. L’histoire de l’aveugle-né nous le rappelle : aveugles, nous le sommes toutes et tous par rapport au mystère de la vie.
Et sur ce chemin de la vie, nous avons deux options…

Il y a le chemin de ceux qui veulent fuir, se raccrocher au passé,

à des certitudes, à une origine,
mais il y a aussi tous ces non-voyants de l’existence, ceux qui sont conscients de leur inconnaissance, de leur manque, et qui avancent, qui regardent néanmoins devant pour vivre, malgré la confusion, malgré les temps sombres, confus, obscurs.

C’est le chemin de ceux qui n’ont pas peur de l’incertitude, qui regardent l’avenir avec lucidité et courage…

Les pharisiens n’ont pas d’autre méthode pour approcher l’aveugle-né que de le confronter à son passé. Ils cherchent à expliquer l’inexplicable. Et ils posent la question du ‘comment ?’, mot qui revient 7 fois dans le texte. Les Pharisiens enferment l’aveugle dans son défaut, le définissent par ses manques, ils l’enferment dans son histoire. C’est le chemin des « morts voyants », le chemin de ceux qui ne voient en l’autre que ce qu’il a mal fait ou n’a pas fait, en l’enfermant dans sa culpabilité. Sur ce chemin, la dépression n’est jamais loin. Vieillir, grandir même, fait peur.

Jésus dans cet évangile nous propose un tout autre chemin, tourné vers un amour qui nous devance. Il n’y a plus de « comment ?  ou de « pourquoi ? », mais un pour qui, pour quelle humanité oeuvrons-nous  ?

C’est le chemin que propose Jésus à l’aveugle-né, à toute notre humanité blessée, aveuglée de naissance. « Réveille-toi, Ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts et le Christ t’illuminera »  nous dit Saint Paul, dans la lettre aux Ephésiens. Le Christ nous invite à quitter nos morts intérieures, abandonner la cécité de nos cœurs. L’Evangile, la vie, n’est pas là pour nous confronter à notre passé, nous ramener à nos défauts et nos manques. Le Christ est venu pour rétablir en nous la confiance, qui peut être perdue au fond de nous-mêmes. Comme Adam, façonné de la glaise et sorti de la terre, le Christ est là pour nous recréer, mettre de l’humanité dans nos yeux, de l'à-venir dans nos regards.

« Je suis venu dans le monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir et que ceux qui voient deviennent aveugle. »

A la suite de l’aveugle-né, puissions-nous alors regarder devant, et passer de l’aveuglement sur nous-mêmes au courage d’exister.

Pour cela, il nous faudra parfois fermer les yeux sur nos manques, nos peurs, pour mieux ouvrir notre cœur, à la confiance, à la solidarité. Amen.

 

 


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